lundi 1 mars 2021

Un mystère encore non résolu : le double corpus des Lettres de « Sainte-Marie-des-Fleurs » !!! …

 

Tout d’abord, un grand merci à Marc Piguet pour sa participation aux Heures Boylesviennes de 2020 !

Il nous a, en effet, offert la transcription de l’étrange corpus de 20 « lettres de Marie Trouilloud » à René [Boylesve] (elle est l'inspiratrice du roman en partie autobiographique Sainte-Marie-des Fleurs). Il s’agit d’un bloc de papier à lettre, où ces missives figurent les unes à la suite des autres, entre le 18 mai et le 22 juillet 1893.


On pourrait supposer, a priori, qu’elles ont été le 1er jet de lettres recopiées ensuite et expédiées au destinataire ?

Mais, comme nous allons le voir, ce mystérieux corpus pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses…

Outre le fait qu’il faudrait identifier soigneusement la « main » qui a écrit (ou copié) ces textes, il est indispensable de revenir, comme Marc Piguet le suggère d’ailleurs en note, vers l’autre corpus de lettres de Marie, celui que Boylesve a constitué lui-même pour le léguer à la postérité, et qui a été déposé à la Bibliothèque Municipale de Tours par Mme Gérard-Gailly. Ces lettres sont datées entre octobre 1891 et mai 1893 ! (Ms 2169)

Nous remercions M. Régis Rech,

 Conservateur du fonds Boylesve à la Bibliothèque Municipale de Tours,

 pour nous avoir autorisée à reproduire quelques images de ce dossier.

 Beaucoup de lecteurs ont  déjà vu la photo de ce lot de lettres publiée dans l’Album Boylesve de la BM de Tours (1991) :

À remarquer, sur l’enveloppe : le nom du destinataire est  René « Tardivaux », du nom que René utilisait pour signer ses textes (ayant modifié l'orthographe d'origine : Tardiveau ).

 Voici la description du contenu :


Soulignons que le lot est désigné comme « l’ensemble des lettres adressées à Boylesve », ce qui devait être, à l’époque, le point de vue de la donatrice.

Et un mot de Boylesve (sur papier bleu) signale son importance :

 

« Reliques, comme dans la boîte voisine du seul grand amour de ma vie.

Cette petite poch. en molesquine était celle où "Marie" enfermait les choses que j’écrivais alors et qu’elle découpait dans les petites revues.

Ce mouchoir* est à elle. Un soir, en valsant, à Grandville [sic], elle avait enfermé dedans un de ses billets, et je pris l’un et l’autre au creux de sa main. » (* Voir l'image à la fin de cette étude).

 On remarque, ajouté au crayon par une autre main (probablement celle de Betty Halpérine), un commentaire acerbe : « Je proteste, un 2ème grand amour s’est ajouté 23 ans après / Signé : Le Gd amour lui-même »

Autre avertissement de R. B. (sur papier blanc) :











« C’est de tout cela qu’a été composé mon livre "Ste Marie-des-fleurs". J’ai une grande piété pour ces chers papiers, et s’ils tombent entre d’autres mains que les miennes, je supplie qu’on les respecte.                      R. B. »

Et quand on a, une fois, lu cet ensemble, il est impossible, en effet, de l’oublier… 

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DEBUT DU CORPUS

(écrire à deux voix un livre !)

·       La première feuille du corpus contient un texte non daté de… René :

 C’est une première version de celui qui figurera dans le roman (voir pp. 39-40 éd. Calmann-Lévy), comme le projet initiateur du  « duo » entre les jeunes gens :

 « Le livre que j’aurais voulu lui donner à lire, c’aurait été celui qui eût constitué la simple causerie, ‒ en un boudoir tout meublé d’objets d’art ; à moins que ce ne fût au bord de la mer […] ‒ entre un homme assez impressionnable […] ‒ et une femme qui eût été l’extrême délicatesse […] apte à merveille aux ravissements de l’âme […] Il eût compris qu’Elle était le seul miroir possible, et il lui eût parlé comme à un Être unique, ce qui eût répandu autour d’eux une atmosphère presque religieuse.

Comme je n’ai pas trouvé le livre […] j’ai pensé qu’avec elle, nous le pourrions peut-être faire. Je sens bien que ce serait le plus cher de mes livres. Mais j’ai une peur d’enfant du premier mot qu’elle me dira, car nous ne sommes pas au bord de la mer, il n’y a pas de boudoir meublé d’arts (sic), et je ne vois pas du tout sa figure. Il y a un terrible malaise à attendre et à ne pas savoir. »

         ·       La réponse de Marie laisse clairement entendre qu’elle l'a reçu :

[oct. 1891, date ajoutée d’une autre main]. Toutes les dates entre crochets auront la même origine.

 « Nous n’avons plus la mer, mais nous avons « le ciel » et je suis tout aux « ravissements » de notre rêve[…]

J’ai compris que vous êtes au-dessus de toutes choses qui se donnent et que votre ambition est de chercher toutes choses qui se rêvent.

Aussi, j’espère que vous penserez m’avoir rendue désireuse de parcourir avec vous ce chemin mystique, cher à tous deux, dont vous avez écrit la première page d’une façon aussi simple qu’attachante.

Je ne sais pas vous dire, dans ma réponse, tout le charme que j’ai trouvé à vous lire ni combien je sens profondément cette harmonie que vous faites naître avec des mots qui me paraissent un champ ouvert à l’infini. […]

Plus de peur d’enfant, de tourments ou d’attentes, n’est-ce pas ?

Rien que le ciel »

Nous ne pouvons citer ici toute la lettre… ni toutes les lettres, mais ce début suffit à justifier le prix que René attachait à cette correspondance, et l’écho littéraire qu’il a choisi de lui donner dans "un livre", écrit en 1894-95 et publié en 1897.

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RENE S’INSPIRERA de MARIE

Il serait intéressant de repérer de façon exhaustive les lettres de Marie dont l’écrivain s’est directement inspiré dans le roman... Nous ne donnerons qu’un exemple.

« Jeudi 26 [nov. 1891]

[…] Oh ! que vous m’avez amusée avec votre sortie sur les épidermes plus ou moins durs !! Vs êtes si sensible que toutes ces râpes vous écorchent ? et lorsqu’on vs tend la main vous redoutez d’être égratigné ? Figurez-vs que ce qui me déplait dans les poignées de mains c’est d’en rencontrer de molles ! de celles qui fuyent (sic) la pression, qui semblent éviter l’étreinte. […] Autant je trouve déplacées et offensantes certaines poignées de mains d’hommes peu délicats, autant je suis agacée par ces rencontres indifférentes. Non, vraiment vs ne pouvez pas savoir à quel point cela m’irrite ! j’ai toujours envie de leur dire de ne pas faire ce geste ridicule et vide qui a l’air de tant leur coûter. Je n’en finirais pas de vs dire tout ce que je pense là-dessus […] 

 =>Extrait du roman Sainte-Marie des Fleurs (éd. citée, pp. 53-54) :

« Vous m’avez bien amusée avec vos "mains qui sont comme des pierres râpeuses". Oh ! le vilain égoïste ! l’affreux douillet ! la petite femme ! Mais moi, je ne suis pas comme cela. Ce qui me choque, après les rustres qui vous donnent des poignées de main qui font rougir les joues, ce sont ceux qui vous tendent une main si sèche ou si molle qu’elle na aucune expression. Voyez, je ne suis incommodée que par les extrêmes : l’outrance ou le trop peu ; et je n’avais pas pensé à votre râpe qui doit être intermédiaire. » 

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LA MONTEE DU DESESPOIR (fin 1892)

L’exaltation que Marie a connue à l’idée d’inspirer un roman à René, les espoirs qu’ont entretenus leurs rencontres fréquentes, la clandestinité de leur correspondance grâce aux bons soins de « Marguerite », tout cela ne peut éviter que l’idylle doive se terminer, puisque Marie est fiancée ! On devine que René redevient le premier raisonnable, et Marie, dans les lettres de fin 1892, se lamente de son silence :

« À moi de vous dire : Je suis à bout de forces… Faites ce que votre cœur ou la charité vous conseillent, je n’ai rien à vs demander ‒ Je ne sais que vous dire que je souffre… je souffre de n’avoir rien de vous. » (Mardi 7 déc. 1892)

Marie n’hésite pas à aller voir René chez lui, elle cherche à tout prix des prétextes pour entretenir une connivence dans des projets communs (textes, dessins). Les furtives rencontres apportent un répit à son angoisse, elle est heureuse de garder son « affection » (16 janvier).

Mais elle est capable aussi de lui faire des reproches, à propos d’une remarque maladroite qu’il lui a faite : « Quelle absence d’esprit (ou de cœur) vous empêche donc de comprendre que je vs parle comme à un autre moi-même et que je ne dirais pas à n’importe qui ce que j’adresse à Vous ! Que faites vs donc quelquefois de votre fine délicatesse, Monsieur Tardivaux ? Il y a donc des jours où vs voyez avec les yeux de tout le monde, où vous me voyez semblable à ce tout le monde ? ‒ Allez, je sais mieux aimer que Vous ! […]

Ah mon pauvre René les hommes ne savent pas ce qui se passe dans l’âme d’une femme qui aime, heureusement pour eux car ils n’auraient ni le courage ni la force ni la persévérance pour le supporter. » [semaine du Mardi Gras 1893] 

Un extrait de la lettre du 19 avril, dactylographié par les soins de quelqu’un qui connaît bien le corpus, (à l'occasion d'une exposition à la BM ?) figure au début du lot, nous le restituons ici pour la chronologie :


 

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LA FIN DU CORPUS

 « Lundi 1er mai [1893]" Longue lettre qui commence ainsi :

Oh ! dites-moi encore que c’est possible, que vous ne m’avez pas abandonnée ! Si vous saviez où j’en suis de la souffrance de vous. […]

Je suis malade, je voudrais l’être bien plus, c’est trop long. […] »

Le désespoir de Marie a été accru par la lecture du texte de René dans L’Ermitage intitulé « Vénus triomphante », où elle relève cette phrase : « Ah ! nous guérir de ces amours fatiguantes (sic) ». Elle en conclut qu’elle ne peut plus l’intéresser, ce qui la conduit à lui écrire sans oser lui envoyer ses lettres : « […] j’ai là sous la main plusieurs longues lettres… que je ne vous ai pas envoyées parce que le courage m’a manqué au moment de les mettre à la poste, j’ai craint d’être importune, de vous fatiguer, de vous lasser. »

 => Nous soulignons, au passage, cette allusion à des lettres que Marie écrit sans les envoyer... mais le fait qu'elle y renonce au moment de les poster suppose... qu'elles sont probablement déjà sous enveloppe (?)

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Courrier d’alerte de MARGUERITE à RENE 

[3 mai ?]

 « Notre Marie est si malade moralement et physiquement, que je ne peux plus hésiter. Ce silence la tue, elle s’use, je suis effrayée - on est aveugle autour d’elle - ne lui dites pas que je vous ai écris (sic). J’ai pris cette idée-là dans l’affection profonde que j’ai pour elle.

Ecrivez-lui vous lui redonnerez le courage de vivre, car c'est à vous qu’elle pense.

J’ai peur, très peur. Il me semble que vous pourriez lui faire tant de bien, je vous en prie, faites-le [souligné 3 fois] [signé]Marguerite

Vous adresserez à moi, 11 bd Clichy et je lui porterai.

C’est entendu – moi je veux qu’elle vive – "et ne lui dites pas que je vous ai écrit", vous me feriez gronder. »

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Mardi 3 h [8 mai *1893] *NB, le 8 mai 1893 est un lundi…

« […] l’éloignement où nous sommes l’un de l’autre est peut-être le moment choisi pour mieux comprendre l’amour que nous nous donnons.

Pour ma part, chaque jour qui s’achève, chaque distance qui se creuse vous rendent plus précieux et plus indispensable à ma Pensée. […]

Ah ! mon pauvre René ! Je crois bien que je vous aimerai toute ma vie !

N’en soyez pas trop inquiet, j’ai déjà prouvé que je saurai me taire du jour où je m’apercevrai que je vous gêne. »

Entre ce 8 mai et le 20 mai, Marie écrit plusieurs lettres, dont certaines, sur le même feuillet, sont datées d'heures ou de jours successifs. René semble être à La Haye, et Marie ne sait ce qu'il faut penser de son silence. Enfin, une lettre lui parvient le "samedi" [13 ?] : « Votre lettre est bonne. Je ne puis vous dire combien je vous en suis reconnaissante et que vous l'ayez écrite plus par charité que par amour, vous ne pouvez pas moins vous dire que vous avez fait une bonne action. »

Enfin, voici la dernière lettre du corpus, elle est datée du "Samedi 20" [mai 1893] :


Mon cher René, Je suis horriblement inquiète de votre silence après 3 lettres que je vous ai écrites depuis la vôtre. Je commence à douter qu'elles vous soient parvenues, ne pouvant pas croire que vous me laissiez sans nouvelles sachant combien je suis tourmentée à cause de Vous.
Je vous supplie de répondre à ce mot aussitôt quel[le] que soit votre pensée. Ne me laissez pas plus longtemps dans cette inquiétude où les plus tristes choses me poursuivent sans cesse.
Croyez bien, je vs en prie, que j'ai besoin de Vous et que je vous parle bien sincèrement.
Envoyez à l'atelier au nom de mon amie.
Adieu mon cher René.
Pensez un peu à celle qui vous garde le meilleur de son âme
                                                                                  M

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"La fleur séchée"
conservée avec les lettres
Cet aperçu du corpus des lettres de Marie Trouilloud, conservées à la BM de Tours, n'a d'autre ambition que d'attirer l'attention sur son intérêt et sa valeur, qui restent à exploiter par les chercheurs.

Nous pouvons d'ores et déjà signaler l'excellente nouvelle qui  nous parvient : M. Rech, Conservateur du Fonds Boylesve, vient de faire numériser par le photographe de la "maison", M. Joly, le fameux Ms 2169. 
Les Amis de Boylesve sont profondément reconnaissants de cette initiative, qui permet désormais d'accéder facilement à ce petit trésor sans l'endommager davantage.


NB : Cette petite étude ayant été constituée avant la numérisation, les photos présentées ci-dessus sont de l'auteure du message (Liliane Jouannet, vice-présidente des Amis de Boylesve).
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Première page de la numérisation © Bibliothèque municipale de Tours.

Le mouchoir de Marie © Bibliothèque municipale de Tours.

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POUR NE PAS CONCLURE,
VOICI QUELQUES QUESTIONS EN SUSPENS :

Le mystère demeure donc, à propos de la nature des lettres en possession de Marc Piguet, qui l'annonce bien dans son introduction : "sont-elles la copie de lettres adressées à Boylesve? pourquoi et par qui ? [...] comment expliquer ce bloc ? Quel intérêt à cela ?" Avec cette remarque en note : "Une réponse pourrait être apportée par l'examen comparé de ces lettres et de celles qui sont conservées à la Bibliothèque municipale de Tours."

Hélas ! l'examen (par nos soins) 
du corpus de la BM
apporte plus de questions que de réponses :

*Question préalable essentielle : les 2 corpus sont-ils de la même main ? une réponse pourra être proposée lorsque des photos  du 2e corpus seront communiquées, pour une comparaison des graphies. A noter que, dans le 1er corpus, les graphies peuvent varier selon que Marie écrit au crayon ou à l'encre, et selon le format du papier dont elle dispose...
*1ère question : comment se fait le "passage" entre les deux corpus, qui se chevauchent sur 3 jours ? Le Ms 2169 de le BM se termine avec la lettre de Marie datée du "samedi 20 [mai 1893]", et le corpus du "bloc de M. Piguet", d'après la transcription fournie dans sa publication, commence par 2 lettres antérieures (18 et 19 mai), et la 3e est datée du 20 mai...
D'autre part,  le ton de ces 3 premières lettres semble bien différent de celui des lettres de la fin du 1er corpus.
La lettre du 24 mai est, elle, plus en phase avec l'attente éperdue de la jeune fille, provisoirement comblée : "Je suis si remuée de votre lettre , mon cher René, que je ne sais comment vous le dire. J'ai passé de si vilains jours à attendre et à désespérer que ce que je reçois aujourd'hui me semble inattendu, inespéré." (Les Heures Boylesviennes 2020, p. 99).
*2e question : Pourquoi ces lettres sont-elles restées sur un bloc ? S'il s'agit de "brouillons" et qu'une autre version a été envoyée, pourquoi ces (ou des) lettres de fin mai au 21 juillet 1893 ne figurent-elles pas dans le lot conservé par René ?
*3e question : Comment ce bloc de "lettres de Marie" est-il parvenu dans les documents conservés par Emile Gérard-Gailly ?
*4e question : Pourquoi Gérard-Gailly ne les a-t-il pas repérées, authentifiées, répertoriées ?
??????????????????????????????
Il reste donc un travail d'enquête à poursuivre, 
un défi à relever,
ce qui n'est pas pour déplaire aux "Amis de Boylesve"
!!!!!!!!!

Contact :

Petit cadeau, pour la route :
Exemple de la signature conçue par Marie :
le M  et le R entrelacés
(Ms 2169)

Liliane Jouannet